L’islamophobie et ses usages politiques

Le 19 septembre dernier, une jeune musulmane a été victime d’une
agression raciste à Pessac, frappée et insultée parce qu’elle portait
un voile. Le Comité Action Palestine dénonce avec force cet acte
islamophobe et s’est joint à l’appel à la manifestation du samedi 10
octobre.

Le Comité Action Palestine dénonce aussi avec virulence ce qui a rendu
possible une telle lâcheté, qui la cautionne et la banalise, à savoir
le climat d’islamophobie entretenu par les discours médiatiques des
hommes politiques de cette Nation, par leurs pratiques anti-immigrés
et les lois discriminatoires qu’ils font voter. Et il est d’une
évidence criante que le pas est vite franchi entre l’interdiction du
voile à l’école, l’interdiction du niqab dans la rue et l’agression
d’une jeune musulmane.

La classe politique française, laïque et républicaine, use de tous les
instants et de tous les stratagèmes pour implanter la haine
anti-musulmane dans ce pays car elle y voit deux objectifs majeurs. La
première fonction de ce racisme islamophobe est à usage interne. Elle
marginalise une population économiquement précaire et donc susceptible
d’être politiquement contestataire : il crée donc une scission
blancs-immigrés profitable au maintien de l’ordre
républicain-bourgeois. La deuxième fonction, à usage externe, de ce
racisme, est de délégitimer tout mouvement de solidarité en France
avec les peuples musulmans dans leur résistance contre les agressions
coloniales et impérialistes. Il s’agit en particulier d’éviter, pour
un Etat républicain pro-sioniste, que le mouvement pro-palestinien ne
trouve un écho au sein de la population française.

Parmi les stratagèmes mis en oeuvre par la classe politique française
pour développer l’islamophobie au sein de la population française,
c’est sans doute l’utilisation de relais indigènes de cette propagande
anti-musulmane qui est la plus dangereuse. C’est pourquoi le Comité
Action Palestine attire particulièrement l’attention sur ces
associations de composition indigène qui travaillent au service du
pouvoir néocolonial français. L’association Ni putes ni soumises par
exemple est une des filiales les plus emblématique de l’industrie
islamophobe. Sa stratégie repose sur deux axes idéologiques simples.
Il s’agit en premier lieu de stigmatiser les jeunes des quartiers
populaires comme groupe fondamentalement sexiste pour les rendre
haïssables aux yeux de la société française et renforcer leur
isolement. En second lieu, l’objectif visé est de créer une division
hommes-femmes dans les quartiers populaires, au sein même des foyers
immigrés, pour affaiblir structurellement cette underclass
politiquement dangereuse et, par la même occasion, de la détourner des
vraies problématiques politiques. Il faut noter au passage que cette
organisation a férocement milité pour l’adoption de la loi sur
l’interdiction du voile à l’école en dénigrant les femmes islamistes,
ces « soldates du fascisme vert » et pour libérer, malgré elles, les
musulmanes de « l’oppression de voile », selon les propres expressions
de Fadéla Amara (Le Parisien-21-09-03). A l’instar du Parti
Socialiste, l’association Ni putes ni soumises enveloppe sous un
discours libérateur et progressiste des positions des plus rétrogrades
et réactionnaires qui soient.

Les autorités politiques françaises ont promu financièrement et
médiatiquement cette organisation en adoptant la même stratégie qui
conduisait en 1983 à la création de SOS racisme. SOS Racisme a été
crée de toute pièce par le Parti Socialiste, à l’initiative de
François Mitterrand et de Julien Dray, pour désamorcer le mouvement de
la Marche pour l’égalité des jeunes issus de l’immigration. Dans le
même temps, les cadres qui ont été placés à la tête de cette
organisation sont issus pour la plupart de l’Union des étudiants juifs
de France (UEJF) et sont connus pour leur sionisme. Pour le pouvoir,
il fallait à tout prix empêcher que le mouvement des quartiers
populaires ne fasse sienne la cause pro-palestinienne.

Que ce soit SOS Racisme, Ni putes ni soumises ou d’autres associations
de moindre ampleur, les éléments issus des minorités immigrées à qui
est confié ce travail de sous-traitance apportent une caution de
non-racisme aux idéologies racistes et aux pratiques de l’Etat. Ils
justifient directement ou indirectement les attaques en règle du
pouvoir envers les populations immigrées des quartiers populaires.
Taxer les musulmans de France de communautaristes, de fanatiques, de
sexistes, de délinquants, de rétrogrades, de moyenâgeux, de sauvages
ou de barbares, n’est-ce pas faciliter le travail de répression de
l’Etat ? Et en retour, ce racisme d’Etat n’encourage-t-il pas les
passages à l’acte, les crimes et les injures dont les musulmans sont
la cible ?

Le comité Action Palestine recommande aussi une grande vigilance
vis-à-vis de ces idéologues issus de l’immigration, tel Tarek Oubrou,
qui derrière une phraséologie sophistiquée prônant une réforme de
l’islam, font le jeu des institutions néocoloniales de la République.
Il y a quelques années déjà, Tarek Oubrou proposait une « charia des
minorités », c’est-à-dire une adaptation des pratiques musulmanes au
contexte politique et juridique français, la possibilité de déroger à
certaines prescriptions religieuses dans la mesure où elles ne cadrent
pas avec le droit, les institutions, l’État français. Voilà ce
qu’affirmait alors le recteur de la mosquée de Bordeaux : « J’informe
la fille ou la femme qui risque l’expulsion de son établissement
scolaire ou de son travail qu’elle a la dérogation de ne pas couvrir
ses cheveux. » Mais, cette « dérogation n’est pas une abrogation. Au
cas où elle insiste pour le porter, elle doit être soutenue dans son
combat » (Libération-20 août 2002).Mais Tarek Oubrou pose délibérément
le problème à l’envers et les perspectives et solutions qu’il propose
doivent être questionnées : faut-il aménager et réformer des pratiques
islamiques qui dérangent le pouvoir français ou faut-il critiquer et
combattre des lois et des institutions qui discriminent et oppriment
chaque jour davantage les populations musulmanes de France ? Il est
évident que l’idéologue musulman a fait son choix, celui de la
soumission et de la compromission avec une classe politique raciste et
en cela il correspond exactement à la définition que donne Frantz
Fanon de l’intellectuel colonisé, un intellectuel aliéné qui a fait
siennes et intériorisé les demandes du dominant, un intellectuel qui
veut parler le langage de l’occident en effaçant les stigmates liés à
ses origines. En considérant le voile comme « une norme canonique
secondaire » et en recommandant aux femmes musulmanes de ne pas le
porter, notre islamologue républicain ne cherche-t-il pas
l’invisibilité de l’islam dans la société française ? Et le propre de
toute idéologie raciste n’est-il pas de rendre invisible, de réduire
au silence, de nier l’objet du racisme ?

Mais Tarek Oubrou ne s’est pas arrêté là, et ses dernières
déclarations et manifestations sur la place publique trahissent une
collusion grandissante avec des cercles d’intérêt qui ont peu de
considération pour les musulmans. Ainsi dans un débat avec Hervé Rehby
(président du centre Yavné), dans le cadre des Amitiés
judéo-musulmanes de juin 2009, il semble accréditer la thèse de son
contradicteur qui établit une corrélation historique entre la femme
voilée et la prostituée. En effet, voilà ce qu’affirmait Hervé Rehby :
« Lors de l’une des toutes premières mentions du voile dans la Torah,
il est écrit que la femme est "couverte à la manière des prostituées".
Les femmes qui se prostituaient se voilaient pour préserver leur
identité. » . Et ce que répondait Tarek Oubrou : « En effet, j’ai
moi-même vu ça dans mon village : les femmes voilées, on savait
qu’elles étaient prostituées, et qu’elles se protégeaient ainsi (…) On
oublie trop souvent que dans le choix d’un habit, il y a une
stratégie. » (Sud Ouest-27 juin 2009). Étant donné que l’intervention
de Tarek Oubrou manque singulièrement de clarté, il est légitime de
s’interroger sur son positionnement politique : pourquoi dans un
contexte si difficile pour les musulmans, dans lequel toutes les
arguties semblent bonnes pour justifier la loi inique contre le voile,
participe-t-il de cet amalgame ignoble ? Pourquoi apporte-t-il de
l’eau au moulin du CRIF et à tous ceux qui sont animés par la haine
contre les musulmans ? Et pourquoi répond-il à l’invitation du CRIF
quelques mois après l’agression sioniste à Gaza sachant que celui-ci
avait manifesté pour apporter son soutien inconditionnel à l’armée
israélienne ? Sachant aussi que les membres musulmans de l’Amitié
judéo-musulmane avaient démissionné en bloc de cette instance lors des
bombardements de Gaza ! Accepterait-t-il le colonialisme israélien
comme il paraît si bien accepter le néocolonialisme français ?

D’interviews en conférences et de conférences en interviews, Tarek
Oubrou a perdu ses garde-fous et milite pour une absorption-dilution
de l’islam dans la république française à laquelle les dirigeants de
ce pays n’auraient rien à redire. Autant en 2002, il insistait pour se
battre aux côtés des femmes qui refuseraient d’enlever le voile -même
s’il recommandait aux musulmanes de ne pas le porter- autant en 2009,
un tel combat ne semble plus pour lui ni opportun ni d’actualité. Le
slogan de Tarek Oubrou est désormais « mets ton foulard dans ta poche
 ». En effet, l’idéologue islamo-républicain ne considère plus le voile
comme une obligation religieuse mais seulement « comme recommandation
implicite qui correspond à une éthique de pudeur du moment coranique.
Pour autant, une femme qui ne le met pas ne commet pas de faute. Mais,
aujourd’hui, la communauté musulmane est fragile, et s’attache à des
adjuvants et à des normes. C’est aberrant de réduire une femme
musulmane à son foulard ; c’est de l’ignorance. Le foulard n’est pas
un objet cultuel, encore moins un symbole de sacré. » (Le
Monde-15-10-09). Le hijab n’est plus dans la bouche de Tarek Oubrou
une obligation religieuse, même pas une prescription ! Ces propos sont
pour le moins étonnants et de nouvelles questions s’imposent : est-ce
une relecture savante du Coran qu’il nous propose là ou une
accommodation au droit sacré de la République ? Et comment l’Union des
organisations islamiques de France (UOIF), dont Tarek Oubrou est un
membre influent, se positionne-t-elle vis-à-vis de ces déclarations ?

Le port du voile dans la société française a une signification
politique qui lui échappe ou qu’il feint de ne pas voir, c’est une
résistance face à une domination qui prend les formes de
l’occidentalisation, c’est un combat quotidien contre l’acculturation
imposée, contre la violence symbolique et physique des classes
dirigeantes envers les immigrés issus des anciennes colonies et les
musulmans en général. Et c’est un combat mondial contre la domination
impérialiste qui est aussi une hégémonie culturelle !

Mais Tarek Oubrou joue à l’aveugle et veut aveugler le monde avec lui
lorsqu’il déclare, péremptoire, que l’islamophobie n’existe pas en
France : « Le racisme n’est pas une nouveauté, mais l’islamophobie
présentée comme un fléau de notre société, je ne la vois pas. Je
n’accepte pas cette position victimaire et cette posture de
consommation de droits(…) En outre, l’islamophobie est parfois
développée par des musulmans eux-mêmes qui, par leur comportement et
leur visibilité, peuvent faire peur à nos concitoyens non musulmans. »
(Le Monde-15-10-09). Il n’y aurait pas de fléau de l’islamophobie en
France, pas de discrimination à l’embauche ni au logement, pas de
monde carcéral où végètent un grande nombre de musulmans ni de justice
à double vitesse, pas de violences policières ni de meurtres impunis,
pas de réorientation massive des élèves musulmans vers les filières
professionnelles, pas de récurrence des déclarations racistes des
personnalités politiques, pas d’acharnement médiatique contre les
jeunes issus de l’immigration, pas de lois discriminatoires envers les
musulmans ni de reconduites quotidiennes à la frontière, pas même
d’agressions racistes dans la rue. Alors si l’islamophobie est pure
construction imaginaire, que faisait Tarek Oubrou au rassemblement du
10 octobre 2009 à Pessac dénonçant l’agression raciste par quatre
individus d’une jeune musulmane ? Et il va jusqu’à prétendre que si
l’islamophobie existe, c’est qu’elle est provoquée par les musulmans
eux-mêmes. Alors faut-il supprimer les musulmans pour supprimer le
racisme islamophobe ? C’est exactement le mode de pensée du raciste
primaire. Il est maintenant évident que la classe politique et les
islamophobes en tout genre ont trouvé en Tarek Oubrou un fidèle
serviteur.

L’islamophobie, en tant qu’idéologie dominante, crée une
représentation inversée de la réalité sociale. Par un mécanisme de
projection inversée, elle impute à la cible de ses attaques, aux
musulmans, un état d’arriération mentale qui est celui de la
psychologie raciste. Les classes dominantes en France sont
islamophobes par nécessité sociale, ce racisme constituant en quelque
sorte un ethos de classe. L’exploitation forcenée des semi-prolétaires
immigrés a besoin d’une justification idéologique, en l’occurrence le
racisme anti-musulman. Mais cette islamophobie est assumée et
constitue une ressource politique pour assoir une domination qui en
tant que telle serait fragile. En même temps, elle s’avère être un
puissant moyen d’éloigner les soutiens possibles à la cause
palestinienne en France. C‘est pourquoi les agents actifs de
l’islamophobie sont aussi souvent de fervents partisans d’Israël. La
question sociale et la cause palestinienne sont donc
consubstantiellement liées. La classe politique ne s’y est pas trompée
en élevant le sionisme au rang d’idéologie officielle de l’Etat
Français. En ce qui concerne les dominés, le niveau d’implication dans
le soutien à la cause palestinienne constituera sans doute le
révélateur de l’autonomie de leur mouvement et de leur maturation
politique.

Comité Action Palestine

http://www.comiteactionpalestine.org/modules/news/article.php?storyid=144

 
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